Sugar Puffs ou Frosties ? Dans Bandersnatch, tout commence par un bol de céréales, et c’est à vous de trancher. Ce qui devait n’être qu’un hommage à Black Mirror a fini par déborder sur mon enfance.
Je ne saurais plus dire quand j’ai commencé à regarder Black Mirror, mais je n’ai jamais décroché depuis, et la série figure sans peine parmi mes préférées. Une anthologie, c’est reposant : chaque épisode repart de zéro, avec ses personnages, son petit monde, sa technologie légèrement détraquée, et l’on sait d’avance qu’on n’en sortira pas tout à fait indemne. La recette tient en peu de chose. Un gadget qui existe presque, un usage qui paraît tout à fait raisonnable au début, puis la dérive…
Rattrapée par son propre sujet, la série a fini par marquer le pas. Charlie Brooker, son créateur, a laissé entendre à plusieurs reprises qu’il mettait le projet de côté, d’abord après l’élection américaine de 2016, puis en pleine pandémie : on voyait mal, disait-il en substance, qui aurait envie de regarder des sociétés se déliter alors que le journal de vingt heures s’en chargeait très bien tout seul. Certains ont résumé cela en prétendant qu’il n’avait plus rien à prédire. Un auteur d’anticipation qui jette l’éponge parce que la réalité le double dans les virages, il fallait oser.
Il suffit de repenser à quelques épisodes pour s’en convaincre. Dans Nosedive, tout le monde se met des notes sur cinq étoiles à longueur de journée, du voisin au serveur de café ; à l’époque, j’avais trouvé la satire un brin appuyée. Depuis, j’ai noté mon chauffeur, mon livreur, mon hôtel, etc. Quant aux souvenirs enregistrés que l’on rejoue à volonté dans The Entire History of You, je connais des couples qui se disputent déjà à coups de captures d’écran : il ne leur manque que l’implant derrière l’oreille.
Reste la vie privée, que la série rabâche avec un acharnement proche de l’obsession. Shut Up and Dance, avec sa webcam piratée et son chantage, m’a laissé un arrière-goût franchement désagréable, et je ne suis pas certain d’avoir été le seul à regarder l’objectif de mon ordinateur d’un autre œil ensuite. Plus récemment, Joan Is Awful m’a fait sourire jaune : une plateforme y fabrique, à partir de l’existence d’une femme tout ordinaire, une série qu’elle n’a jamais souhaitée, et les conditions d’utilisation – cochées sans lecture, comme tout le monde – lui en donnent parfaitement le droit. Qui les lit, après tout ?
Et puis il y a la simulation, qui me captive davantage encore. San Junipero, bien sûr, cette station balnéaire où l’on peut s’installer pour de bon une fois son corps éteint ; mais surtout White Christmas et USS Callister, qui posent une question autrement plus inconfortable : si l’on peut copier une conscience dans un programme, qui vérifie que la copie va bien ? Dans le premier, la copie numérique d’une femme tourne en rond des mois entiers – des années, pour elle – dans une pièce blanche et vide, tandis qu’il ne s’écoule dehors que quelques minutes. Le temps, là-dedans, se règle comme un thermostat. C’est de la fiction, évidemment. Je n’ai pourtant jamais pu m’ôter de la tête que quelqu’un, quelque part, finirait par appuyer sur le bouton…
Alors, quand Netflix a lâché Bandersnatch, fin 2018, j’ai été servi. Ni tout à fait un épisode ni vraiment un film : un récit interactif, où l’on décide à la télécommande, à intervalles réguliers, de ce que fera le héros. Lui, Stefan, est un jeune programmeur dans l’Angleterre de 1984, chargé d’adapter en jeu vidéo un livre dont vous êtes le héros. Vous voyez venir le vertige : un spectateur choisit pour un personnage qui programme lui-même des choix pour des joueurs.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est que cela me ramènerait aussi vite aux années quatre-vingt : une chambre, un crayon à papier mal taillé, une gomme, deux dés et ces livres qui vous parlaient directement. « Si vous décidez d’ouvrir la porte, rendez-vous page 112. Si vous préférez faire demi-tour, rendez-vous page 37. » J’y ai passé des heures, un doigt coincé entre deux pages pour pouvoir revenir en arrière dès que le choix tournait mal. Techniquement, cela s’appelait tricher. Personne, à ma connaissance, n’a jamais été puni pour avoir ressuscité son guerrier en douce…
Avec le recul, ce que ces livres vendaient de plus malin, c’était l’illusion de la liberté. Tout y était écrit d’avance, chaque paragraphe numéroté attendait sagement son tour, et le lecteur avait pourtant l’impression de décider. Bandersnatch s’en amuse sans ménagement : Stefan finit par soupçonner qu’une volonté extérieure pilote ses gestes, et l’on peut carrément lui souffler que cette volonté, c’est vous, devant votre écran, sur Netflix. Il le prend assez mal, ce qui se comprend.
Mais le plus troublant est ailleurs, et il n’a rien d’imaginaire. L’auteur de mon livre d’enfant avait tout décidé, certes, sans rien savoir de moi ; jamais il n’a su que j’avais triché au paragraphe 37. Ici, chaque choix passe forcément par un serveur, et je doute qu’il s’y évapore. Quelque part, une base de données connaît la céréale que j’ai choisie et le temps que j’ai mis à me décider, comme celles de millions d’autres spectateurs qui n’avaient rien demandé non plus, ce qui à vrai dire ressemble beaucoup à un épisode de la série…
Ce qui me manque le plus, au fond, c’est ce doigt coincé dans les pages. Sur l’écran, on peut toujours revenir en arrière, bien sûr : Bandersnatch nous y invite à la moindre fin malheureuse. Seulement, le retour en arrière fait partie du programme, et cela change tout. Ce n’est plus de la triche.