Réflexions

Trois Stephen pour une couronne

Trois Stephen pour une couronne

Il y a des coïncidences qui ne signifient rien, et que l’on oublie aussitôt. Et puis il y a les autres : celles qui reviennent vous titiller pendant des jours, jusqu’à ce que vous finissiez par leur trouver un sens, quitte à forcer un peu le trait. Celle dont je vais vous parler appartient manifestement à la seconde catégorie.
Tout est parti d’une remarque anodine, faite un soir sans vraiment y penser. Stephen King, Stephen Hawking, Steven Spielberg : trois noms qui m’accompagnent depuis longtemps – comme lecteur, comme curieux et comme spectateur – et qui partagent le même prénom. Spielberg l’écrit avec un v, certes, mais ce n’est qu’une question d’orthographe : il s’agit bien du même prénom, celui que nous avons francisé en Étienne. J’admets qu’Étienne Spielberg perd un peu de sa superbe…
Intrigué, je suis allé voir d’où il venait. Il descend du grec stephanos, la couronne ; non pas celle des rois, mais la couronne de laurier que l’on posait sur la tête des vainqueurs. Je dois avouer que j’ai souri en le découvrant. Difficile, en effet, d’imaginer un prénom mieux choisi pour ces trois-là, qui ont tous fini par la recevoir, chacun dans son domaine. À croire que leurs parents avaient eu, sans le savoir, une forme de prescience.
Évidemment, je ne crois pas une seconde au pouvoir des prénoms. Stephen était extrêmement courant dans le monde anglo-saxon au milieu du siècle dernier, et pour un Stephen couronné, combien ont mené une existence parfaitement ordinaire ? Beaucoup, probablement. Mais une fois la coïncidence repérée, une autre question s’est imposée à moi, plus intéressante celle-là : en dehors de leur état civil, qu’est-ce qui peut bien réunir un romancier d’épouvante, un physicien théoricien et un cinéaste ?
Je vais commencer par celui que je connais le mieux. J’ai lu à peu près tout Stephen King, et à chaque fois la même magie opère. À vrai dire, ce n’est pas tant la peur qui me fascine chez lui que sa façon de la fabriquer avec presque rien : une voiture d’occasion, un chien malade, une petite ville où les voisins se saluent sur le trottoir, etc. Là où n’importe quel autre écrivain ne verrait qu’un décor sans intérêt, lui devine instantanément ce qui grouille sous la surface. Il affirme d’ailleurs qu’il n’invente pas ses histoires : il se contenterait de les déterrer, comme un archéologue dégage patiemment un fossile. L’image est très juste. Un brin trop modeste, cela dit…
Il lui est même arrivé d’écrire plus vite que ses éditeurs ne pouvaient publier, au point de s’inventer un double, Richard Bachman, pour sortir davantage de livres. Lorsque la supercherie a été éventée, il a annoncé que son alter ego venait de succomber à un « cancer du pseudonyme ». Chez King, l’humour n’est jamais bien loin.
Stephen Hawking, lui, évoluait dans un tout autre univers. Littéralement. Ce qui m’a toujours frappé chez lui, c’est le contraste entre un corps que la maladie avait peu à peu figé et un esprit totalement libre. Cloué dans son fauteuil, il est parti explorer le bord des trous noirs pour y découvrir que ces prisons dont rien ne s’échappe finissent elles-mêmes par s’évaporer, très lentement. L’idée était tellement contre-intuitive qu’une partie de ses collègues a mis un certain temps à l’accepter. Ne pouvant plus aligner d’équations au tableau, il avait appris à raisonner en images, en faisant tourner l’espace-temps dans sa tête : sa contrainte était devenue sa façon de manipuler les concepts.
Et puis il y avait son humour. Un jour, il a organisé une réception en l’honneur des voyageurs temporels, en prenant bien soin de n’envoyer les invitations qu’une fois la fête terminée. Personne n’est venu. Pour l’amateur de paradoxes temporels que je suis, je ne connais pas de plus belle expérience scientifique. Ni de moins coûteuse en petits fours…
Quant à Steven Spielberg, il a peuplé d’extraterrestres, de dinosaures et d’aventuriers l’imaginaire de plusieurs générations. Pourtant, l’anecdote que je préfère à son sujet est celle d’un échec. Sur le tournage des Dents de la mer, le requin mécanique, rongé par le sel, tombait en panne à peu près chaque fois qu’on le mettait à l’eau. Plutôt que de s’acharner, le jeune réalisateur a pris le parti de ne presque pas le montrer : quelques tonneaux qui filent à la surface, deux notes de musique obsédantes, et l’imagination du spectateur s’occupe du reste. Le film n’en est devenu que plus terrifiant. Une machine défaillante transformée en coup de génie, en somme.
Mis côte à côte, ces trois parcours finissent par laisser apparaître un point commun. Chacun s’est heurté à un obstacle – la banalité du quotidien pour l’un, un corps qui ne répond plus pour l’autre, un requin qui refuse obstinément de nager pour le troisième – et chacun s’en est servi comme d’un tremplin. On dit volontiers de ces gens-là qu’ils « pensent hors du cadre ». J’ai plutôt l’impression qu’ils ne le voient pas, ce cadre. Ou qu’ils l’ont tout bonnement oublié, comme ces enfants qui posent des questions auxquelles les adultes ont renoncé à répondre depuis longtemps…
C’est peut-être cela, finalement, la couronne qu’ils ont reçue. Pas la gloire, ni les récompenses entassées sur leurs étagères : simplement ce regard de biais, qui leur fait apercevoir une porte là où tout le monde ne voit qu’un mur.
Pour ma part, je m’appelle Franck. Pas de couronne à l’horizon, donc. Mon prénom viendrait des Francs et signifierait « libre », ce qui n’est pas forcément un mauvais point de départ pour qui veut sortir du cadre. Il ne me reste plus qu’à trouver le talent qui va avec…

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